We Insist! Max Roach's Freedom Now Suite est le disque d’un cri, celui du peuple afro-américain. En plein mouvement pour les Droits Civiques et anti-ségrégationnistes, un poignée de musiciens décident sous la houlette du batteur Max Roach d’enregistrer ce brûlot politique pour le label défricheur de Nat Hentoff, CANDID. Nous sommes en 1960 : Martin Luther King est encore vivant, la lutte encore pleine d’espoir et conquérante. Sur les compositions intenses et furieuses de Max Roach, Oscar Brown Jr posera son verbe, en poète de la condition noire.Quelques mots sur ceux qui me semblent être les piliers du projet.
Coleman Hawkins, vétéran du projet, semble là pour passer le relais à une jeunesse fougueuse; le sax au son de velours vient témoigner par son unique présence musicale (et magistrale !) pour sa génération qui fut politiquement plus silencieuse que ne le seront les suivantes, comme celle des free-jazzmen les plus ostensiblement activistes.
Abbey Lincoln entre juste dans sa trentième année. Elle est pour moi l’unique digne héritière de Billie Holiday (avec peut-être Jeanne Lee), en particulier dans ses jeunes années; la seule dont la voix charrie comme Lady Day une mélancolie si profonde, noire comme sa couleur de peau, dont le chant est un émouvant manifeste sans étendard. - petite digression : si vous possédez encore des disques de Diana Krall ou Madeleine Peyroux, jetez-les, il est peut-être temps pour vous aussi d’envisager une petite révolution, discographique, peut-être me remercierez-vous !-
Max Roach, génial compositeur des thèmes de cette suite est un batteur déjà reconnaissable entre tous ! Il développe un jeu « coloriste », maniant, inventant tous les timbres possibles et les figures les plus expressives.

Booker Little, mort tragiquement à l’âge de 23 ans, eût tout de même le temps d’enregistrer quelques pépites (dont celle-ci). A l’écoute de ses solos de trompette magnifiques, il est attristant ( et il est vrai un peu vain !) d’imaginer ce qu’aurait pu apporter au jazz et à son instrument cet artiste prématurément disparu.
Olatunji est un percussionniste Nigerian, que l’on retrouvera en compagnie du John Coltrane des dernières années.
Cette œuvre de Max Roach est une « suite », une histoire (de souffrances mais aussi d'espoirs) racontée en cinq mouvements.
« Driva’ Mama » puise son inspiration dans les blues les plus anciens. Les thèmes vocaux et instrumentaux principaux, greffés sur une base rythmique presque rudimentaire, forment un ensemble monolithique et particulièrement entêtant.
La formation enchaîne sur un « Freedom Day » qui porte bien son nom ; un véritable hymne secoué par des solos tendus (on pense parfois à Charles Mingus) et très libres ( qui ne tombent pas pour autant dans un free-jazz sauvage).
Puis viens « Tryptich », peut-être le joyau de ce monument ! Un duo entre Abbey Lincoln et Max Roach; sur le tapis rythmique fabuleux tissé par le batteur, la chanteuse va crier, pleurer, chanter trois mouvement : « Prayer », « Protest », « Peace ». Tous les carcans esthétiques explosent au profit de l’expression des sentiments humains les plus profonds d’une population meurtrie. C’est absolument bouleversant.
Sur « All Africa », Abbey Lincoln déclame des noms de tribus Africaines, accompagnée par une profusion de percussions ; le groupe enchaîne sur un logique « Tears For Johannesbourgh » qui mêle les toujours folles percussions lancées sur « All Africa », échos de Big Band Ellingtoniens, solos en roue libre, et contrebasse tribale. Ce final et ses appels à l’Afrique est à mes yeux une leçon de sens et de musicalité pour tous les artistes tentés par ces souvent bancales fusions entre musique africaine et jazz ou blues !
J’aurais envie d’empiler les qualificatifs : historique, émouvant, incroyable, etc…prenez le temps de l’écouter, il s’agit d’une œuvre d’une force extraordinaire.Et je ne donne pas de note, cet enregistrement est hors-concours !
Vous trouverez un extrait ICI
Ainsi qu'une interprétation filmée live d'un titre de l'album LA
Le groupe complet est composé de: Max Roach (batterie), Booker Little (trompette), Julian Priester (trombone), Walter Benton (saxophone ténor), Coleman Hawkins (saxophone ténor), James Schenck (contrebasse), Michael Olatunji (congas), Ray Mantilla (percussions), Tomas Duvall (percussions), Abbey Lincoln (chant)
| < Préc | Suivant > |
|---|






