Les nombreux hommages posthumes de grands noms de la scène indépendante et la quelque peu suspecte médiatisation de l'icône américaine depuis deux ou trois ans (un film sur sa vie, la traduction de son autobiographie), ne doit pas nous faire oublier que Johnny Cash resta longtemps étrangement méconnu en France, malgré son statut de légende outre-Atlantique. Portant l'étiquette rédhibitoire en nos contrées de chanteur country, donc de musicien au mieux ringard, il semblait peu probable que le songwriter connaisse chez nous, sinon la gloire, du moins une reconnaissance presque unanime en abordant la soixantaine. Mais la sortie, en 2002, d' American Recordings IV : The Man Comes Around, quatrième livraison d'un projet débuté en 1994, allait changer la donne. En multipliant les reprises inattendues, il étonna puis réussit à convaincre bien au-delà de son cercle d'admirateurs initial. Le succès international de sa reprise de Hurt du groupe indus de Trent Reznor, Nine Inch Nails en est l'illustration la plus spectaculaire. Le clip qui l'accompagne, d'une efficacité redoutable, fait rapidement le tour du monde et décroche même un prix. L'association entre Rick Rubin et Johnny Cash a fini par faire mouche auprès d'un public méfiant.
Comme sur son disque précédent, American Recordings III: Solitary man, l'artiste réalise la prouesse de sublimer des tubes parfois fort usés, et surtout de surpasser leurs créateurs. Il s'approprie tous les univers, de Depeche Mode (Personal Jesus) à la chanson traditionnelle américaine en passant par les Beatles (In My Life), Sting (Hung My Head) , ou encore Simon and Garfunkel (Bridge Over Trouble Water, avec Fiona Apple en "choriste" !).
Ces titres, qu'enlacent des arrangements sobres mais travaillés pour toucher le coeur de l'émotion, se marient parfaitement avec les propres compositions de Cash. Une leçon de profondeur, et d'humilité pour les invités de l'album. Face à la gravité de l'homme en noir, même la voix de Nick Cave sur I'm Lonesome I Could Cry semble perdre en intensité, écrasée par la puissance évocatrice du timbre d'un homme en bout de course, mais bien décidé à chanter jusqu'à son dernier souffle. American Recordings IV est un album crépusculaire, presque "gothique". Conscient de sa fin proche, Cash privilégie thématiques et atmosphères morbides. Le dernier titre, We'll Meet Again, incroyablement émouvant, tiré d'une chanson traditionnelle, sonne comme une ironique épitaphe, lancée telle une petite ritournelle. Véritable mythe, fort de 50 ans d'expériences musicales essentielles, Cash fait de sa vieillesse une oeuvre d'art frissonnante. Maître en son royaume, peu lui importe l'origine des titres qu'il interprète, voix tremblante. Rick Rubin , qui l'assiste dans cette tâche testamentaire, a beau être un producteur en vogue, il se montre surtout d'une fine sensibilité pour capter et encadrer idéalement les dernières ressources de cet artiste hors du commun.
Cash et son producteur nous convoquent finalement au dernier discours d'un génial moribond. Peut-être certains esprits chagrins ne plieront-ils pas devant cette mise en scène, n'y voyant que facilité et voyeurisme. Mais après tout, le rock n'est-il pas un grand cirque ? Alors pourquoi ne pas accepter ce numéro de fin, celui d'un homme qui meurt impudiquement en nous présentant ses ultimes offrandes musicales...
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