American V : A Hundred Highways, ou le point final à 50 ans d'activité musicale majeure. L'occasion d'en faire un autre, sur la carrière et l'importance du personnage.
Dès les années 50, Johnny Cash assiste à la naissance du rock'n'roll et participe activement à son évolution, tout en creusant son sillon personnel (des rythmiques et des mélodies ne relevant ni de la country pure traditionnelle, ni du rock'n' roll naissant). Mélodiste d'exception prolifique, doté d'une voix en or, décloisonneur de genres (il est le premier à intégrer des influences musicales noires, comme le blues et le gospel, à une country repliée sur elle-même), il côtoie Elvis Presley, Jerry Lee Lewis, Carl Perkins, en enregistrant pour le mythique label Sun records. Entre 1955 et 2003, il aura eu le temps de détruire des chambres d'hôtels, devenir alcoolique, se droguer, faire de la prison puis jouer pour des détenus, mais aussi de multiplier les sorties nationalistes et les bigoteries: Cash incarne à lui seul toutes les métamorphoses du héros rock'n'roll et les ambiguités d'une Amérique, à la fois fascinante et détestable, créatrice mais dévastée. En 1993, sous la houlette de Rick Rubin, Cash enregistre le premier volume des American Recordings, dont le cinquième sera le dernier chapitre. D'une voix rugueuse travaillée par le temps, il réinterprète son répertoire et celui des autres, ces chansons qui l'ont touché mais qu'il n'eût pas le bonheur d'écrire lui-même. La souffrance a ouvert de nouvelles brèches dans cette voix déjà unique, il offre au public de nouvelles pépites sombres.
A l'heure où le mot "songwriter" est redevenu noble aux yeux des penseurs de la musique indépendante en France, à l'heure où le succès de la vague "néo-folk" semble nous autoriser à aimer à nouveau les guitares débranchées, Johnny Cash s'impose comme un de ces rares grands habités dont les chansons atteignent la grâce et ruissellent de tant d'émotions essentielles avec si peu d'effets et d'artifices.
American V est à cet égard exemplaire, renouant en partie avec la veine minimaliste d'American Recordings I (la boucle est bouclée !) et du récemment redécouvert Personal File (composé de titres inédits); les orchestrations, bien que légères, sont cependant plus abondantes. Enregistré en 2002 dans la foulée d'American Recordings IV, American Recordings V a d'emblée été conçu comme un album indépendant et comme la suite déjà programmée de cet opus extraordinaire. Précisons à ce propos que la production de cette galette était déjà presque totalement terminée à la mort de l'homme en noir. Autant d'éléments qui confèrent unité et légitimité à cet album sorti post-mortem, qui aurait pu n'être qu'une mauvaise blague (comme certaines parutions posthumes de Jeff Buckley !). Si la thématique funéraire du disque précédent était évidente, lui donnant un aspect testamentaire, A Hundred Highways semble beaucoup moins tourmenté que son magnifique grand frère (le calme après la mort ?). Autres différences entre les deux albums, l'absence de duos et de reprises de grands hits. Aux premières écoutes, seuls trois titres émergent comme des titres phares et évidents: "God's Gonna Cut You Down" et son martèlement rythmique évoquant d'anciens chants religieux, "Like The 309" un peu pompeusement intitulé sur le sticker "dernière chanson composée par Johnny Cash", et enfin "Further On Up The Road" de Bruce Springsteen. Mais, comme à son habitude Cash donne un relief entêtant et inimitable à des mélodies au premier abord un peu sèches, et chaque morceau s'avère finalement indispensable. Et l'instrumentation discrète met finement en scène la bouleversante voix du chanteur, lézardée par la maladie et l'âge.
Avec cette couronne de joyaux noirs, Cash nous prouve une fois de plus qu'un académisme de façade n'est en rien contradictoire avec profondeur et émotion. Mort en 2003, l'artiste ne s'inscrivait plus depuis des années dans aucun courant clairement identifiable, ni aucune révolution musicale. Reste la seule force d'interprétation incroyable d'un homme complètement hanté.
Deux extraits avec vidéo ICI et LA
(petit jeu: saurez-vous reconnaître toutes les stars qui passent dans le Clip! )
P.S: J'ai déjà fait publier cette chronique sur le site xsilence.net,
sous le pseudo de thelonius, puis je l'ai proposée à poin-poin.
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