Aucune chronique sur l'un des groupes fétiches de 2 poin-poineurs (dont moi) ? Il faut rétablir cela illico presto. D'autant que la réédition complète des oeuvres du groupe avec inédits + boni (ça se dit ?) leur redonne une actualité. La chronique des inédits donnera lieu à un article à part en front page attention. Premier acte, mettre ici les 2 chroniques parues dans Crossroads et dues à mézigues. First : Dopethrone, parue en 2005 dans la rubrique Parallel Lines.
Vus de l'extérieur les mouvements musicaux ont souvent l'air d'une masse compacte d’approche plutôt dissuasive où des affranchis discutent des heures et des heures durant (oralement ou via les forums) de dizaines et de dizaines d'albums dont les noms nous sont tout à fait obscurs avec des airs entendus dont les codes nous restent fermés. Ainsi pour moi le sont (entre autres) la country, americana ou non, le prog et le blues actuels, et pourtant mon éclectisme en a déboussolé plus d'un, menant une époque de front des passions parallèles (et onéreuses) pour le rap, le noise, le death, le rock seventies et The Fall (un mouvement à eux tout seuls), ce qui me fait penser que cette impression n'est pas liée à une incapacité personnelle à m'intéresser à ce que je ne connais pas.
Ce long préambule pour dire que je comprends que le mouvement qu'on baptisera (terme blasphématoire vu les obsessions antéchristiques du genre) le doom-sludge-stoner (les groupes appartenant le plus souvent à l'un de ces 3 sous genres et n'ayant pas toujours grand chose en commun) en décourage plus d'un. Loin est le temps (de 1989 à 1992 disons) où avec EyeHateGod, Penance, Cathedral, Paradise Lost, My Dying Bride, Anathema, Saint Vitus, Buzz Oven, Kyuss, et quelques autres (on mettra à part les Melvins qui ont toujours fait du Melvins), on avait presque fait le tour du propriétaire. Désormais il y a pléthore et la FAQ des nouveaux arrivants attirés par le genre peuvent se résumer à 3 questions, plus complémentaires que redondantes : « euh, par où je dois commencer ? », « re-euh, qui sont les meilleurs groupes actuellement ? » « re-re-euh quels sont les albums cultes et classiques? ».
Cette rubrique étant plutôt consacrée à répondre à la troisième (cf. Parallel Lines), j'ai décidé de me lancer en sélectionnant cet album d'Electric Wizard, paru il y 5 ans et qui restera sans beaucoup d'incertitude comme une pièce charnière de la mécanique du mouvement, versant doom, avec quelques relents (comme on le dit quand on est nauséeux) sludge. Ceci ne s'appuie pas seulement sur une subjectivité qu'on sait aussi exacerbée que contestable, mais aussi sur le nombre de fois où cet album est choisi dans les listes des albums les plus marquants, cruciaux, et surtout qui ont fait plonger les auditeurs dans ce lisier, modifiant leur conception de la musique et parfois, les poussant eux mêmes à passer à l'acte en formant leur commandoom sonore.
D'abord, une petite présentation. Electric Wizard, à l'époque un trio, est né en 1994 en Angleterre (à Dorset) et non aux USA comme la majorité des combos assimilés au genre (avec la Suède et la Finlande comme autres fournisseurs assez bien fournis), et son leader (Jus Oborn) est le seul encore présent dans la formation actuelle. On peut
lui attribuer la quasi totalité du génie créatif du groupe (qui est aussi indéniable aujourd'hui qu'alors) même s'il a toujours été entouré de musiciens particulièrement pertinents. Dopethrone est le 4ème album du groupe et il les trouve en sale état. La déprime et le dégoût du monde et de soi sont à l'honneur, les ventes ne décollent pas, la dope est sur le trône et ils en sont des valets serviles (« Now I'm a slave to the black drug / Forced to serve this black god / I thought myself a master of the arts / This dimension of misery is my penance » chante Oborn), et pour le couronner une détestation réciproque commence à les animer. C'est souvent dans ces moments de crises parfois fatales que naît un petit monstre discographique qui reste parmi les plus belles réussites des musiciens (voir par exemple Heartbreaker de Free ou Rock Drill de SAHB) même si leurs auteurs ne regrettent finalement jamais de ne plus en réussir d'aussi beaux étant donné la quantité de souffrance dont leur création s'est accompagnée.
Il n'y a en effet pas beaucoup d'albums plus malsains, plus marqués par un incoercible vomissement universel que celui-là. Ce n'est pas tant dans les textes qu'il faut aller chercher ce malaise (quoi que déjà) que dans la musique produite. Tenez, si l’on devait prendre un film pour référence (disons le film dont il serait la BO), ce serait Dies Irae de Dreyer. Bien sûr, là aussi, vu de l'extérieur, Electric Wizard c'est du Black Sabbath point trait (le premier titre ne s'appelle-t-il pas « Vinum Sabbathi » et le riff de « Barbarian » n’est-il pas un proche cousin de celui d’ «Electric Funeral» ?), comme pour moi les songwriteuses génialement originales et singulières que l'on me recommande me semblent toute faire du Joni Mitchell et les nouveaux génies du Blues du BB King. Electric Wizard est pourtant à la même distance de Black Sabbath que Tom Petty l'est de Dylan : référence oui, ressemblance non. Jamais Iommi et ses collègues n'ont plongé dans un magma poisseux pareil dont le Wizard réussit à sortir un véritable objet sonore rock, c'est à dire que, tout comme My Bloody Valentine fit jaillir de la poésie musicale de ses dissonances de scierie, Electric Wizard sculpte avec sa boue de décibels des formes acoustiques qui filent le frisson et les placent au niveau des grandes œuvres.
Sans véritable interruption entre les titres, l'heure que dure ce disque est une sorte de descente aux hades de l'intime dont les amateurs vous
donneront chacun leurs moments bénis (enfin, damnés). Les miens sont tout d’abord l'indescriptible intro de «Funerapolis» où la basse à la Sleep est recouverte subitement par une guitare tout droit sortie d'Entombed pour un riff que ni les premiers ni les seconds n'ont jamais atteint. Et là dessus Oborn qui hurle « I don't care, this world means nothing / Life has no meaning my feelings are numb » avant de conclure par un définitif « nuclear warheads ready to strike / this world is so fucked let's end it tonight » (pourvu que Bush ne devienne jamais fan de Dopethrone). Je ne sais pas si Presley aurait pu imaginer que le rock arrive un jour à ça quand en 1954 il grava sa première séance d'enregistrement (pour savoir où il peut encore aller, écouter par exemple Lightning Bolt ou Sunn O)))
Un autre moment chéri, c'est l'instrumental « Golgotha » (à partir de la 6ème minute de « Weird Tale »), l'épitomé du doom, la pesanteur mortifère à l'état pur avec une atmosphère qui devient progressivement Hawkwindienne (ceux de Doremi Fasol Latido) mais qui n'est pas sans rappeler non plus mes chers Skullflower (tous des anglais ça). N’oublions pas le final (mais attention, chez Electric Wizard un final dure parfois une dizaine de minutes) de « I, The Witchfinder » (joué à Paris en août dernier) qui devrait figurer lui aussi parmi les discothèques des amateurs d’Hawkwind. Et bien sûr le titre éponyme, qui est un concentré de tout ce qu’on aime chez ce groupe. 
Mon hermétisme à Lovecraft c’est sûr m’empêche de tout saisir (et même d’avoir envie de saisir) mais qu’importe, je me foutais d’Aleister Crawley en 71 ce qui ne m’a jamais empêché d’adorer War Pigs ou Master Of Reality. Si je préfère finalement Come My Fanatics, Let Us Prey et (surtout) We Live à Dopethrone, impossible de ne pas considérer ce dernier comme un classique absolu qui fédéra les amateurs de doom comme Highway 61 Revisited (pas le meilleur Dylan non plus) fédéra les fan de Dylan et de folk rock.
Je suis prêt à parier que dans 20 ans, ceux qui les auront vus sur scène seront écoutés comme de vieux sages qu’on vénère. Rendez-vous pris pour le Crossroads # 254.
4 poin et demi / 5
extrait : Golgotha
les autres chroniques : We Live | Come my fanatics...
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