Quelle incroyable revanche que la reformation ponctuelle de ce groupe, sous pression amicale des fans, lui qui durant sa décennie d'existence (1991-2001) eut droit à toutes les railleries, de celle d'inaudible (inécoutable serait terme plus exact vue la faible diffusion de leurs 5 albums), d'incompétent, notamment par tous ceux (et ils sont ô combien nombreux) qui considèrent que n'est digne d'intérêt dans le rock que musique qui change d'accords avec une fréquence (non précisée) suffisante, sans parler de l'évocation du caractère gag-esque d'un groupe aussi proche d'un équivalent sonore d'une gastro-entérite avec vomissements incoercibles et diarrhées profuses.
J'ai pourtant toujours aimé Grief. Leur dégoût absolu de l'humanité, leur absence totale d'espoir, ce réalisme cru, dénué de toute référence à l'inévitable et pénible Lovecraft, à la weed attitude, au folklore antichristique, ou à quelque mysticisme de derrière les fagots, me les ont toujours rendu sympathiques, ce qui n'est pas tout à fait leur motivation première mais j'ai moi-même pu expérimenter que malgré ses efforts pour se rendre odieux, on peut parfois déclencher des sentiments affectueux. Affrontant les galères avec une obstination d'oligophrénique, ils poursuivirent dans une indifférence pas loin de complète leur chemin (boueux le chemin, boueux) avant de s'abouser et de mordre la gadoue, surtout du fait de la valse permanente de batteurs.
C'est à cette époque qu'une génération de sludge-doomsters biberonnés à l'EyeHateGod, à
l'ElectricWizard et au Grief surgit de terre et fit en sorte, tels ces néo-bluesmen blancs de la fin des années 50, de ramener à la lumière les grands maîtres disparus. C'est donc cet album live (enregistré à Boston) qui marque la résurrection d'entre les macchabées de ce groupe fondateur du sludge dont on trouvera la chronique du premier EP (et j'espère bientôt du premier album) dans le dossier Vase Is Sludge. Comme le dit l'annonce sur leur label " This doom metal zombie will stalk the night in search of the brains of America's youth on which it will feed. It will live for an undetermined length of time before returning to its hole in the ground". On ne fait pas plus clair (si j'ose dire). Attention, de la formation initiale, il ne reste sur ce disque que le chanteur, Jeff Hayworth (photo ci-dessous). Rick Johnson et Eric Harrison sont des rescapés de la formation tardive du groupe (post 1996), Terry Savastano (photo ci-dessus)) le guitariste inamovible du quatuor, n'étant pas de la fête macabre pour une raison que j'ignore (remplacé par John Heidenrich) alors qu'il fait partie des concerts de reformation. Si cette absence est connue d'un lecteur (y'en a-t-il, c'est une autre question), qu'il ne se gène pas pour la donner en commentaire. D'ailleurs, aucun titre du premier album n'est présent.
Les 7 titres piochent dans Come to Grief (1994), Miserably Ever After (1996) et Torso (1998) mais omettent leur ultime "…and man will become the hunted" de 2000. Pas question de tenter une description de la musique proposée, il serait impossible de ne pas répéter les mêmes formulations alambiquées dont je me suis rendu coupable dans leur Vase Is Sludge. On dira juste que le groupe joue tout de même mieux qu'il y a 15 ans, ce qui n'en fait pas pour autant des virtuoses, heureusement, mais l'aspect un peu limite sérieux (qui me plaisait je dois l'avouer) a disparu. En revanche, en 40 minutes, introduites par "Hello, we're Duran Duran" (assorti, à la fin de "One Of Those Days" d'un hilarant "We're not really Duran Duran, we're Culture Club" affirmé d'un ton tout ce qu'il y a de sérieux) Grief décline (mot adéquat) toutes les facettes de son sludge qui sonne ici plus comme le premier Sleep que comme leur propre premier album. A la différence près que Grief a quelque chose de plus metal et de moins Melvinien que Sleep.
"Earthworm" (qui date de 1994) est impressionnant et montre comme ce groupe fut un précurseur de tout ce qui se fait aujourd'hui dans le genre. Tout ça est lent, lourd et s'écrase sur vos crânes comme un pied de mammouth sur vos tongues (ah si seulement, être débarrassé de ces horreurs esthétiques).
Les sabbathophiles se régaleront du final de "World Of Hurt "qui semble éjaculé de Pananoid.
On trouve aussi le dévastateur "I Hate The Human Race" (je vous avais prévenu) qui donne un
aperçu de ce que peut être une crise de désespoir haineux un soir de cuite. Seul Adolf Satan peut atteindre ce degré de nihilisme. Et pourtant, ce groupe dégage une véritable gentillesse (voir photos et relation avec le public) qui montre le caractère cathartique de cette musique, reprenant la relève du théâtre grecque d'avant Sophocle. On rêverait d'une mise en musique d'Electre ou des Perses par Grief.
Le moment le plus fort est "Polluted" où la brutalité primitive mériterait immédiatement l'exposition au musée des arts premiers du quai Branly. Ce morceau est parfait pour distinguer celui qui va adorer et celui qui va détester le sludge. C'en est une sorte d'archetype, s'appuyant sur Black Sabbath (le morceau), du death joué le pied sur le frein, le tout "agrémenté" de ce pyrosis guttural qui en fait fuir tant (c'est très bien comme cela, on reste entre nous). En 9 minutes, la démonstration est complète.
L'album se clôt sur l'"Angry Man" de Saint Vitus, dont la reprise n'est pas très probante.
Quoiqu'il en soit, ce morceau de régurgitation universelle est à déguster avec gourmandise comme tout ce qui vient d'un corps aimé.
4 poin et demi / 5
Pour voir toutes les photos http://billtmiller.com/grief/photos/
Attention, tirage de cet album à 2000 exemplaires numérotés seulement
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