En 1990, j'achetais deux singles exemplaires (et tirés seulement à quelques dizaines d'exemplaires), de doom-sludge extrême qui, je ne m'en doutais pas, resteraient pratiquement inégalés. Il s'agissait de Fu Man Chu (leur 1er single) et d'Asbestosdeath ("Dejection"), tous les deux fortement influencés par les Melvins mais poussant l'expérience encore plus loin et n'hésitant pas à flirter avec le dégoût, la décomposition, le cadavérique (voir Vase is Sludge Actes 1 et 2). Les premiers virèrent rapidement vers un stoner rock parfois jubilatoire mais hélas le plus souvent un peu con con (il faut dire qu'un seul des membres reprit le nom à son compte), les seconds se rebaptisèrent Sleep et furent, pendant 7 ans, les post-Sabbathiens les plus sourcilleux de légitimité Iommienne qui soient (voir leur fantastique clip de "Dragonaut" tiré d'Holy Mountain). Vers la fin, ils semblèrent délaisser leur fascination passéiste et retourner vers le doom hypnotique et Melvinien d'Asbestosdeath, nous offrant avec Jerusalem et Dopesmocker (le même morceau, tenant la totalité d'un CD, mais pris sur deux tempos différents, ce qui avec Sleep, n'est pas sans importance) des testaments absolument cultes dans la communauté de tarés dont je fais partie, et qui considèrent ce genre, qui bénéficie au mieux d'une vague condescendance amusée et incrédule de la part des amateurs de musique plus sérieuse, comme un art supérieur.
Le trio se scinda alors en deux, Matt Pike, le guitariste alla former High On Fire, un trio beaucoup plus tourné vers les riffs efficaces, sorte de mix entre du Stoner sombre et du Motorhead ralenti. Des deux autres, Al Cineros (à la basse) et Chris Hakius (drums), nous n'avions plus guère de nouvelle. A première vue, on s'attendait à les voir intégrer quelque groupe de même obédience
(s'ils avaient été anglais, j'aurais parié sur eux comme remplaçants au sein d'Electric Wizard). Et bien non. Ils font le pari, avec Om (Iommi sans les 2 i et un m ?), de se passer de guitare (les White Stripes se passent bien de basse… et d'inspiration) et démontrent que c'est eux, plus que Matt Pike, qui tiraient Sleep vers le répétitif, l'hypnotique, le primal et le macabre.
En 3 morceaux (1 d'une vingtaine de minutes, les 2 autres d'environ 11), ils proposent effectivement une variation (ô si peu variée) sur un thème qui, pour donner une image, fait penser à Cream qui aurait décidé de continuer sans Clapton mais avec Ozzy Osbourne au micro en lui demandant seulement d'incanter sans brailler. Il y a toutefois une dimension space rock Hawkwindien qu'il n'y avait pas chez Sleep. La basse est bien sûr distorsée au possible, évoquant celle de Nazareth sur leur reprise hallucinante de "The Ballad Of Hollis Brown".
Avec ces références là, vous devez maintenant avoir compris s'il fait partie de votre sphère audio-gustative ou non. Julian Cope, dont les avis sont souvent pertinents l'a en tout cas pris comme album of the month (février 2005) sur son site headheritage.co.uk (à visiter absolument d'autant que les albums of the month sont toujours en écoute libre pendant au moins un mois). Comme disaient Buzzcocks "Another music in a different kitchen".
4 poin / 5
Critique parue dans Crossroads
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