Je le savais qu'il arriverait. C'est pour cela que je ne me prononçais pas quand le sempiternel rituel de "l'album de l'année" revenait sur le tapis perçant (rituel auquel je me prête avec intérêt, soyons honnête). Je sentais bien que l'album qui, pour moi, resterait inexorablement enchaîné à l'année 2005 comme We Live (Electric Wizard) le restera à l'année 2004, n'était pas encore sorti. Et bien je l'ai trouvé comme ça, par hasard, au détour d'une écoute sur le net, d'un streaming audio comme on dit, aiguill(on)é il est vrai pas le site Stonerrock.com, souvent de bon conseil. Rien que sur le mp3 en ligne j'ai compris que mes électrons s'agitaient dans le même sens que ceux des auteurs de cette bouillie sonore là. Que la relève de Buzzov.en, EyeHateGod, Sleep, UpsideDown Cross et même Electric Wizard (pour ne citer que ceux qui font partie de mon cimetière…pardon, de mon panthéon personnel) était là.
Même si je reconnais les mérites de l'école post-Neurosis (tels cette année Pelican, Yob, Hyatari ou Conifer), il leur manque cette dimension sub-humaine, bestiale même, qui caractérise le sludge et le doom. Les images hallucinatoires suscitées par les deux lignées ne sont pas de même nature. Je comprends d'ailleurs que beaucoup, notamment les plus jeunes, se sentent plus concernés par l'emphase lyrique des uns et moins par la dépiction sans espoir que dressent de la déchéance les seconds. Mais je ne suis plus jeune et, de toutes façons, j'ai toujours été sensible aux équivalents rock de Cioran (Cioran qui n'aimait que Bach mais le sludge n'était pas encore né quand il rejoignit enfin son néant).
Empruntant son patronyme au peuple qui servit à remplir les charniers sur lesquels s'est
construite la grande et belle démocratie Américaine (avec un grand A, comme "grand tas de cadavres"), Indian, de la pochette presque aussi insupportable que celle du premier Carcass (on y voit la photo de ce supplicié Chinois qui fascina Bataille toute sa vie) à ses textes en passant par ses titres ("God Of Panic", "Lord Of Decay") semble vouloir servir de repoussoir ultime au newborn christianism putride qui ronge ce pays. C'est donc une marche au supplice pachydermique à bases de distorse et de riff Iommiens pris sur un tempo à faire passer "Iron Man" pour du death metal, de chant vomitoire évoquant l'Electric Wizard le plus extrême (celui de Dopethrone) à laquelle nous convie ce morceau de chair(e) sonore antichristique (du coup là on est plus près de Nietzsche que de Cioran mais on a le droit d'aimer les deux). Fondamentalement sludge, le groupe déborde de ce strict genre pour baver sur le doom (disons les atmosphères caverneuses et la facette narrative de la musique) et le drone (les larsens distorsés laissés en nappes ininterrompues), ce qui fait que l'album échappe à la monotonie qui frappe parfois ceux (même excellents) de leurs collègues ou ancêtres.
Il n'y a pas à proprement parler de morceaux (encore moins de chansons) puisque tout s'enchaîne sans discontinuer et que c'est un bain de boue auquel on est convié, se terminant par l'un des riffs les plus tribaux jamais entendus (plus encore que celui du dernier High On Fire, ils font un concours ou quoi ?). A noter que tout comme les Cougars et Pelican, soit pas moins de 2 de mes coups de cœurs des 2 dernières années, Indian est un groupe de Chicago. Les descendants d'Al Capone valent bien leur ancêtre question tuerie, sauf qu'elle est musicale, ce qui m'intéresse beaucoup plus.
Ceci dit, je tiens à avertir, qu'il faut être d'humeur c'est sûr pour se mettre ça en boucle. Mais probable qu'à partir du soir où j'écris ces lignes, il va me tenir, de façon presque exclusive, compagnie jusqu'à noël. Pas meilleur moyen pour échapper à la crèche, au sapin et à tout le décorum niais inhérent à cette mascarade hivernale. Conseillé donc en traitement préventif intra-auriculaire. Un peu douloureux au début mais très efficace.
5 poin / 5
Chronique écrite avant noël 2005 et parue dans Crossroads début 2006
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