
Il m’est doux et rassurant de constater, en cette année 2008, qu’il est encore des musiques qui paraissent allier la modernité et les temps assez lointains pour que les plus jeunes en éprouvent la nostalgie. Qu’un groupe comme Van der Graaf Generator publie encore des disques c’est déjà un miracle mais qu’en sus ces disques soient bons voire excellents comme ce Trisector paru au printemps, voilà qui m’enchante. Déjà en 2005 avec la publication, si longtemps attendue, de leur nouvel album (Present), trente ans, quasiment, après la publication de leur dernier ouvrage dans la formation d’origine, le groupe nous avait tellement enthousiasmés qu’on pensait qu’il allait être difficile pour lui de faire encore mieux. Une ou deux tournées plus tard et la publication entre temps d’un double live (Real Time) voilà donc le nouvel album à la fois attendu et redouté. Qu’allaient donc pouvoir proposer les musiciens alors que depuis 2006 le saxophoniste David Jackson s’était retiré du projet ? Rien moins qu’un album qui se classe dans les meilleurs albums du groupe (mais en ont-ils publié de mauvais ?) et qui réchauffe les os de ceux qui avaient perdu espoir dans la possibilité de voir se poursuivre une aventure si peu à la mode ou aux goûts du jour.
Certes le trio a du repenser sa musique compte tenu de ce sax absent qui a su si durablement marquer le son du groupe. Ce n’était pas un mince défi que de réaliser un album qui fasse si peu éprouver le manque des sonorités cuivrées de Jackson. On y gagne en clarté et en lisibilité. Le son moins dense laisse plus de place à l’orgue de Hugh Banton qui nous émerveille tout au long de cet album dont le charme mérite néanmoins quelques efforts et une attention exigeante.
Il ne faudrait pas se laisser déstabiliser par le premier morceau, un instrumental inquiétant où résonnent les accords de guitare de Peter Hammill. La quasi nécessité de cette entame se découvre au fur et à mesure des écoutes de l’album comme un point d’équilibre au-delà duquel tout est possible ; la chute ou la sérénité. Interference Patterns, introduit à l’orgue par des motifs en staccato, nous invite à retrouver le groupe là où il excelle : des musiques complexes élaborées à partir de courtes séquences rythmiques et harmoniques. Mais c’est avec Final Reel qu’on sait qu’on tient, dès la première écoute, une des pièces majeures du disque. L’orgue omniprésent, le piano de Hammill, tout concourt à faire de ce titre un futur classique des concerts du groupe. Il faut écouter le batteur, Guy Evans, qui assure un travail discret mais redoutablement musical. Le crescendo final suggère toujours aussi bien les émotions qui parfois étreignent la voix de Hammill. On enchaîne avec Lifetime par lequel les impressions premières sont confirmées. Peter Hammill chante de manière toujours expressive étant capable de jouer avec les tessitures de sa voix. Et l’entendre chanter: “ It takes a lifetime to unlearn all that you know / To return to things you borrowed for a day” fait naître des pensées parmi les plus vives et essentielles..
Drop Dead est le titre le plus surprenant puisqu’il nous ramène à un rock comme Peter Hammill a pu le jouer et le chanter à l’époque de Nadir’s Big Chance
(1975), album bien aimé des punks eux-mêmes. Only a Whisper nous évoque d’ailleurs le Van der Graaf des années 75-76. Dans les sons comme dans le chant, tout ici nous conduit à Still Life ou à Godbluff. D’ailleurs on pourra noter que le triangle figurant sur la pochette du livret et qui relie les trois musiciens évoque celui du lettrage qui marquait le V de Van sur ces deux albums majeurs du groupe. Dans ces deux disques des années 70 des sons d’orgue peuvent déjà évoquer le Banton de 2008. La musique prend ainsi des allures intemporelles, traversant les lieux (je ne suis plus malheureusement à leur concert de 76 auquel j’ai pu assister…..gare à la nostalgie !) et confondant les époques.
C’est avec All That Before et Over the Hill que le disque atteint son acmé. Le premier évoque ELP ou Atomic Rooster - voilà qui va faire fuir les lecteurs à la doxa persistante…rien de plus efficace pour décourager l’auditeur impatient que de citer des groupes honnis depuis 30 années par la critique peu pensante. Au cours de ce morceau on se laisse aller à « vouloir entendre » le sax de Jackson, le final étant d’une intensité dramatique digne des riches heures de Pawn Hearts (1971). Le second est une fresque de 12 minutes qui interdit toute velléité d’en raconter ou d’en traduire par des mots toute la richesse musicale. Polyphonie de sons, polyrythmie ou pyrotechnie du chant, tout contribue à faire de ce Over the Hill la pièce centrale d’une savante mécanique des plaisirs allègres. Le disque se termine avec (We Are) Not Here ; chant tragique, chœurs inquiétants, orgue de cérémonie baroque ; réitération des motifs harmoniques. Conclusion d’une belle œuvre par un chant sépulcral.
J’attendais un disque de Van der Graaf Generator et j’ai obtenu le bel ouvrage d’étranges sorciers des sons et magiciens des cérémonies festives. Encore une parution qui aura enchanté ce printemps dernier et l’été à venir.
5 poin / 5
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