J'ai toujours adoré par esprit de contradiction les groupes qui ont des noms "à-coucher-dehors-avec-un-billet-de-logement". Si par statistiques vous trouverez toujours un plus grand nombre d'artistes à la lettre S des bacs de nos épiciers préférés, ce groupe, lui, a réussi à mettre la pagaille d'emblée comme si justement l'idée était de ne pas savoir où le ranger.
Quel contraste, entre les prestations scéniques houleuses, bruyantes et fracassées de And You Will Know Us By The Trail Of Dead (TOD pour faire simple) et le raffinement, l’intelligence, la qualité artistique et musicale produite en studio. Au point d’être régulièrement le sujet favori et l’entrée en matière préférée des chroniqueurs musicaux que bien sûr je ne plagierai pas.
La musique que propose TOD depuis 1999 est déroutante c’est un fait. Mélodies à tiroirs, collages musicaux, inclusions de voix de conversations, des fins qui sont des intros et réciproquement, le tout arquebouté autour d’une rythmique de feu et des guitares pleurnichardes, aériennes et théâtrales.
Les premiers arpèges de guitare & piano de « Song of Fire and Wine », sublime intro au demeurant, donne le ton de l’album ; il va y avoir beaucoup de claviers et des riffs comme s’il en pleuvait. Et dès lors, ne boudons plus notre plaisir car celui de « Stand in Silence » (plus que zeppesques I must admit, comme le dit lui même Keely) arrive pleine face, assorti d’une entrée en matière de Jason Reece dont on se lèche les 5 doigts et le pouce. Le doute n’est plus permis, même entrecoupé d’un long break reprenant le théâtral et grandiloquent thème d’intro façon marche « pompière », c’est d’une perle de rock dont nous sommes les témoins. Et comme cela, au moins cinq autres joyaux vont être alignés insolemment, au mépris total de tout équilibre de l’album.
Nous voilà bientôt avec des percussions Hawaïennes pour introduire un thème urbain dans « Wasted State of mind » un accordéon et un refrain magique « Caught in a stasis, feel like I’ve wasted all this time, with people and places who’ve never related or desired » c'est aussi ça TOD, un guitariste Kevin Allen qui connait une crise d'identité et le reste du groupe qui est totalement à géometrie variable, une fois six une autre cinq ou trois+deux si vous préferez.
Les compositions de C.Keely à plusieurs entrées (et donc lectures) ont l’avantage de ne pas le laisser prisonnier d’une musique « datée » j’en veux pour preuve « Naked sun » où l’on pense s’installer dès le début dans un confortable riff blues bien typé ‘à la G. Thorogood’, et bien non ; on trébuche presque immédiatement sur ce refrain sournois, et à la moitié du titre vous vous retrouvez nez à nez avec un final dantesque et symphonique auquel Jeff Lynne ou Macca aurait bien pu donner naissance. Déjà par le passé Worlds Apart (2005) marquait une volonté du couple Keely/Jason de marcher sur des plates-bandes et des allées de mélodies sucrées, aux textes épiques nappées d’arrangements envoûtants et néanmoins supersoniques. 
D’ailleurs crevons l’abcès immédiatement, on s'est beaucoup gaussé des influences marquées de Sonic Youth avec TOD (l’album le plus souvent incriminé est le monumental Source Tags & Codes – 2002) et bien oui ; mais bien plus dans le jeu et la couleur musicale des guitares que dans un véritable enveloppement musical. Moins d’accords atones, de guitares aigres et peu d’impro ordonnée comme chez SY au profit de collages de sons ou de morceaux juxtaposés, des fins qui n’en finissent pas (Naked Sun c’est 10 mélodies au moins qui vous irradient les tripes).
Après la reprise ( très Bowiesque) de « Gold Heart Mountains Top Queen Directory » de Guided By Voices, on aperçoit, dès la fin du couplet, je vous le concède, de « So Divided », le bout du manche de Thurston Moore au début de l’emballement (qui n’en est pas un d’ailleurs) mais le riff arrivant tel un cheval au galop coursé par la marée montante l’on finit par respirer ou s‘asphyxier. Jason Reece lui est debout sur ses fûts, smatche et gifle ses cymbales jusqu'à l’écœurement tandis que C. Keely hurle « It’s just the worst fear is coming out » et le titre bascule d’une rêverie à une peur viscérale « you think you’ll be protected by God, but death is your destiny.. ». Il semble que Keely soit passé maître dans l’art d’annoncer des mauvaises nouvelles dans une atmosphère gentiment cauchemardesque à l’image de « Life » (un lointain écho de « Nightmare (Please Wake Me Up) » de John Entwistle) pour ceux qui ne connaissent pas ce tempo bancal du piano qui titube dans votre sommeil profond, je les invite à aller s’y faire bercer. Contraste parmi les contrastes (doux euphémisme) « Eight days of hell » raconte les tribulations du groupe lors de leur dernière tournée au pays des scarabées dorés et le titre est un hommage bien sûr au « Eight days a week » des Fab Four qui en a la saveur et la couleur.
Presque au moment de clore l’album, la ballade sudiste « Witch’s Web » ponctuée de slide steel guitar, justifie ce que je précisais plus haut à savoir que dans un disque il est important de savoir équilibrer les atmosphères ; le titre sans être faible passe plutôt loin de ce que l’on vient de vivre.
La vraie fin si je puis dire, c’est « Segue: In the Realms of the Unreal (Instrumental) » l’intro chuchotée qui amène à « Sunken Dreams » voilà la vraie référence au SY de « Daydream Nation », « Providence et Candle » mais toutes choses étant égales par ailleurs les cinq dernières minutes de l’album vous transportent très, très haut «… and your lips reached out In my sunken dreams.. ». Le grand Jason Reece me bat ce titre d’une manière que je qualifierais d’intelligente et subtile (c’est l’album d’un grand batteur croyez moi !) car bientôt tout se clôt sur des chœurs, des voix définitives, des relents d’hymne, des pressions artérielles, du brouillard dans les yeux quoi...
Je crois que le groupe va splitter (ils sont en tournée Européenne jusqu’à mi Mars : le 11 à Paris d’ailleurs) à cause d’un évident manque d’intérêt d’un public qu’ils n’ont pas trouvé de manière durable. Bon rien de catastrophique en soit, parce que ces jeunes d’Austin on continuera à les suivre à leurs traces... de poudre.
..And you will know us by the trail of dead are: Kevin Allen, Conrad Keely, David Longoria, Jason Reece, Doni Schroader, Danny Wood
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