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JONESY, 1971 - 1975

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JpubC'est, ne pas se le cacher, par le biais de leurs pochettes que Jonesy attira l'attention de l'adolescent curieux et vinylophage que j'étais. Que ce soit ce dessin de cité industrielle sur No Alternative ou cette rose pendue sur Keeping Up, elles me turlupinaient, me tarabustaient, me taraudaient. Mais limitations budgétaires oblige, il fit partie des groupes dans lesquels, faute de pouvoir entendre ce que dissimulaient ces intrigantes couvertures, je n'investis pas, ayant déjà bien assez à dépenser avec mes Procol Harum, Free, Led Zeppelin, Black Sabbath, Deep Purple, Neil Young, Hawkwind et autres Strawbs. Pas, à l'époque, de ces vastes possibilités d'aller glaner extraits quand ce n'est albums complets sous forme compressée. Que nenni. Si le disquaire du coin avait par bonheur en ses rayons l'album (et ce genre de groupe n'atteignait que trop rarement la notoriété suffisante pour qu'il l'ait), il arrivait qu'il daignât laisser les gamins ignares que nous étions (ainsi considérés car pas Zappa-Hendrixo-Grateful-Deadmaniaques) ouïr quelques minutes "leurs daubes" mais faisait les gros yeux si nous n'alignions pas aussitôt les 28 ou 32 F (selon la lettre au dos, T ou U) nécessaires. Refroidissant. Internet, nous en rêvions, Bill Gates of Hell l'a fait, et nous voilà débarrassés de ces cerbères vénaux. Dans la même fournée des oubliés partirent Back Door, High Tide, Groundhogs, Patto, Fleetwood Mac, tous redécouverts bien plus tard (disons une vingtaine d'années), et avec quelle joie, quand moyens financiers et possibilités d'écoute s'améliorèrent, et aussi quand cette musique, plutôt progressive, redevint à mes oreilles, audible, car autant l'avouer, elle ne le fut pas, pour moi tout au moins, durant une petite dizaine d'années (77 – 87 pour faire court).

 

JNAJonesy donc, groupe anglais formé en 1971, originellement par deux frères, Trevor et John Evan-Jones, mit au monde 3 albums, le 4 ème restant inédit. L'inspiration principale de leur premier album, paru fin 1972, est à chercher chez le King Crimson du In The Court Of The Crimson King mais le groupe est loin d'être une pâle copie même si les incursions Frippiennes sont particulièrement évidentes (sur "No Alternative" par exemple) et que les nappes de mellotron accroissent encore la parenté. Il y a aussi (surtout ?) une forte influence de Yes (frappant sur "Pollution"), le Yes première mouture, celui de Peter Banks et de Tony Kaye. Car le groupe n'est pas du tout adepte d'un progressif contemplatif ou balladeux mais préfère une approche dynamique et virevoltante, ce qui ne l'empêche pas d'être plutôt cafardeux et de traiter des problèmes sociaux et écologiques de manière assez réaliste et non sous la forme, très prisée à l'époque, de paraboles plus ou moins inspirées. Aucune trace de psychédélisme, pas de jam, d'impro, tout semble taillé au biseau. Le meilleur moment de l'album est "Mind Of The Century", son rythme binaire et son riff au mellotron qui se montre, c'est rare, capable de tenir sa place dans un morceau à la limite du hard-rock. Respect. Si l'album aurait mérité une production plus étoffée (John-Evan Jones le produisit seul) et souffre parfois de vocaux assez plats, il tient bien l'épreuve du temps finalement. Seul le dernier titre "Ricochet" est éclaboussé d'embruns outre-atlantiques à la Chicago qui ne passent plus trop la rampe.

3 poin et demi / 5

JKUL'année suivante le groupe a quasiment fait peau neuve puisque seuls John Evan-Jones et le clavier Jamie Kaleth font partie de la formation. Le frère fâché (Trevor Evan-Jones) est revenu au bercail, attiré par l'opportunité de travailler avec Alan Bown, trompettiste flutiste qui avait sa petite aura légendaire à l'époque et ex-leader de l'Alan Bown Set. L'album est fort différent du premier. L'influence Yes y est devenue imperceptible (sauf sur "Questions And Answers") et c'est bien plus celle du Strawbs le plus progressif qui surgit, ainsi que celle des Moody Blues (sur "Song" en particulier, où des vibrations de "Melancholy Man" sont perceptibles, mais aussi celle des Beatles de "Strawberry Fields Forever"). "Sunset And Evening Star" a ainsi toutes (hélas excepté la voix, bien fade, et que les musiciens se repassent de chanson en chanson faute d'avoir trouvé un chanteur) les qualités musicales qu'on retrouve chez Strawbs, mais il est vrai que le mellotron (instrument dont j'ai toujours adoré la sonorité étrange, à la fois malsaine et légèrement kitsch, comme peut l'être souvent la tristesse) y contribue beaucoup. Contrairement à ce qu'on pouvait penser, Alan Bown n'envahit pas l'espace et sa trompette intervient de manière particulièrement délicate et pertinente (sur la magnifique intro de "Preview" par exemple). Ce qui fait de Jonesy un groupe plus excitant que bien de leurs collègues progressifs de l'époque, c'est une certaine violence, qui jaillit parfois sans s'annoncer, et puis des intrusions inattendues (cette wah wah quasiment funk dans "Questions And Answers", un des meilleurs moments de l'album, avec un solo de trompette d'Alan Bown plus que Miles Davisien), et bien sûr quelque chose de jazzy qui remue tout cela quand ça menace de s'avachir. Inattendu par exemple ce "Critique (With Jlineup1Exceptions)", talking song proche des epics de Strawbs et pourtant entièrement jazz. La gouaille de Trevor Jones est impressionnante, proche de celle d'un Kevin Coyne. Il hurle comme un forcené avant que le morceau ne bascule dans du pur Miles Davis (celui de Silent Ways). Un grand moment, non seulement de l'album (c'est évident), mais aussi d'un certain progressive jazz anglais. Comme le précédent, les USA s'invitent sur le dernier titre, "Children" où Chicago et CSN&Y semblent se partager couplet et refrain respectivement (alors que le bridge central est franchement emprunté à ELO). Finalement, l'hétérogénéïté semblait le principal défaut de Jonesy, le groupe ne parvenant à s'instaurer une identité, ce qui causa la perte de beaucoup, dont eux. Pourtant les critiques furent enthousiastes et l'avenir semblait prometteur.

 4 poin / 5

JGPremière constatation pour Growing, paru l'année suivante, le groupe a un producteur et Dieu que c'est bon. Rupert Hine offre enfin une envergure à Jonesy qui percute l'auditeur dès l'extraordinaire "Can You Get That Together", qui trace sa route comme le héros de Point Limite Zero. Furieux morceau qui ressemble beaucoup à ce que fera Tony Kaye avec Badger. Mais ici il y a des cuivres qui poussent au cul avec leur côté Colloseum et qui empruntent aussi beaucoup au jazz era 67-70. Difficile à définir à quoi ressemble ce morceau, le mieux est d'y aller entendre par soi-même si cela coïncide avec ses neurones. En tout cas c'est une gourmandise personnelle, avec notamment ce flottement central quand mellotron, orgue et piano électrique dansent ensemble avant que la guitare vienne d'un furieux solo mettre nos chevaliers des touches d'accord et que la trompette achève nos cervicales. Autant le dire tout de suite, l'album Growing est bien plus réussi que les deux précédents. Non seulement grâce à la production mais aussi aux compositions. Ainsi "Waltz For Yesterday" est très proche des adaptations du son Beatles (plutôt "Eleanor Rigby") auxquelles Paul et Barry Ryan se livraient depuis 1968 et c'est magnifique. A la seconde minute le morceau s'embarque dans un de ces "final" avec descente de manche à la Moody Blues qui n'a pas perdu une seconde de pertinence. On sent revenir l'influence Yes sur les 2 titres suivants même si, une fois de plus, c'est surtout le Yes des deux premiers albums, et même Flash en ce qui concerne "Know Who Your Friends Are" (si seulement), qui est finalement, bien que respectable, le point faible d'un album qui n'en compte guère. La seconde face enchaîne les stupéfactions. Tout d'abord "Growing" qui, pour faire bref, a été complètement plagié par Bill Nelson pour servir de matrice à son Be-Bop Deluxe dès Axe Victim. Tout y est : voix, inflexions vocales, rythme, arrangements, style de guitare. En fait Jonesy, partant d'un moule Yes avait composé sans le savoir un morceau glam et Bill Nelson, s'en apercevant, ne se priva pas de la tentation de s'en emparer, même s'il développa par la suite sa propre idiosyncrasie. Mais le modelage vient de là. Quoi qu'il en soit c'est splendide et le solo de trompette d'Alan Bown, qui paraît joué dans un aquarium, ajoute une petite jubilation supplémentaire. Retour aux Beatles avec "Hard Road", à Jphoto1l'écoute duquel un amateur des fab 4 ne peut que chavirer, même si le refrain sonne un peu trop rock américain. Mais il faut avouer que Rupert Hine soigne l'orchestration qui est d'une grande classe (lui qui deviendra un épouvantable producteur dans les années 80). Là encore le morceau change de cap à la seconde minute et nous entraîne dans une impro à la Santana dont les arrangements sont d'obédience Norman Whitfield et le solo de trompette Miles Davisien (cet Alan Bown est assez bluffant). Guitare et trompette se tiennent la dragée haute, c'est à celui qui clouera le clapet à l'autre et on n'est pas pressés que l'un y parvienne. Le fade est bien précoce, honte à celui qui l'imposa. Enfin, "Jonesy", le morceau, est une formidable et audacieuse embardée dans une sorte de free rock, une fois de plus très inspirée du Miles Davis du début des années 70. Entre rock cosmique, atmosphère noire urbaine (encore les violons à la Norman Whitfield) et free jazz, c'est, pour tous les amateurs de cocktails improbables un breuvage incontournable. Probable que ces 10 minutes contribuèrent, non pas au succès commercial bien sûr, mais au succès critique de l'album, qui reçut même le Montreux Award en 1974, doublant sur le filet les productions de l'année de Dylan (Planet Waves), Stevie Wonder (Innervisions), King Crimson (Starless And Bible Black) et Chick Corea (Hymn Of The Seventh Galaxy).

4 poin et demi / 5

JSPMGJComment un tel groupe put ensuite ne même pas réussir à faire paraître son 4ème album? C'est en tout cas un énorme gâchis car, maintenant qu'il est enfin possible de l'entendre, hélas dans une version de qualité médiocre, repiquée d'une cassette audio, on s'aperçoit qu'il s'agissait d'un petit chef d'œuvre (statut qu'il partage avec un autre disque assassiné in utero par l'industrie du rock bizness, Monkey's Bum de Patto). Etendons-nous un peu car il le mérite, et 32 ans après, il n'est que temps. En fait, après Growing, les frère Evan-Jones pensent que le label (Dawn Record dont il est aussi question là) a d'autres charts à fouetter et deviennent assez désabusés, ce qui créé des tensions dans le groupe qui explose dès 1974. Les deux frères décident alors de se lancer dans le disque de leur rêve, un concept album dont le fil narrateur est la descente aux enfers psychiatriques d'un héros dont les affres seront retranscris musicalement sans aucune contrainte commerciale. Le tandem s'entoure de 3 musiciens de studio et s'arrache les méninges et se lamine la santé pour ce qui devait être à leurs yeux leur grand-œuvre. Hélas, une fois terminé, ils comprirent qu'ils étaient encore liés contractuellement à Dawn Records et qu'ils ne pouvaient signer avec Virgin, pourtant intéressé. Les choses pourrirent, sans compter diverses catastrophes comme le vol du master et du matériel qui firent sombrer les derniers espoirs. Pourtant, quel disque! Pas grand chose à voir avec les 3 précédents. L'atmosphère est autrement plus noire et terrifiante. Dès "Dark Room" et ses saxes agressifs, suivis de rires hystériques et d'un thème Strawbsien au possible, on se croirait sur Ghosts. Une petite fragance Syd Barrett ne gâche rien. Puis le sax devient véritablement délirant avant que le lugubre le dispute au sinistre avec un vibraphone en suspension. La suite est un enchevêtrement de thèmes plus torturés les uns que les autres. "Running" débute par un solo de batterie exalté puis prend un tempo de cheval au galop pour une sorte de mélange entre du Moody Blues sous amphétamines et du Jethro Tull sous cocaïne. On comprend que l'ambiance n'était pas à la mollesse (comme il semble devenu obligatoire chez nos contemporains, parangons de viscosité cérébrale et sonore sous couvert bien sûr de faire du beau pardi puisque le beau sera mou et gluant ou ne sera pas). Il y a même quelque chose des Who dans ce cocktail survitaminé. Les cauchemars du héros ("Bad Dreams") bénéficient d'un traitement Floydien (époque Barrett) avec toutefois des thèmes plutôt Beatles qui surgissent dans un univers qui a troqué les paradis lysergiques pour les affres neuroleptiques. Une fois de plus, on est assez effaré de la richesse de cette musique qui part à la 4ème minute vers quelque chose de Melody Nelson, ce qui en dit long sur la dimension kaleidoscopique de la chose. "The Lights Have Changed" débute comme du pur Yes mais on est soudain projeté sur une sorte de prémices de Television Personalities assez incroyable. Même voix enfantine un peu fausse, même mélodie surannée, même atmosphère sixties, même malaise sous-jacent. Le final est peut être juste un peu longuet. "Old Gentleman's Relief" est une chanson acoustique dont l'ascendance Lennon ne fait pas mystère mais Jonesy parvient à ne pas sombrer dans le plagiat parce que le traitement est bousculé par une noirceur et une amertume particulièrement rudes. Ce "Tell me how you feel when you know you're old" et ce "No – it's not use to cry / Too late now you're dying" sont sans compassion comme tout le reste du texte qui, soutenu par un thème somptueux avec cuivres et piano, est un des grands moments de cet album étonnant. Je vous le dis : un gâchis incroyable qu'il restât inédit. Comme pour essayer d'atténuer un peu la dureté de l'ensemble, "Anthem" tente une issue toute en sucrosité sur une mélodie de nouveau très Moody Blues (mais qu'une floppée de groupes pop des années 60 aurait pu jouer). Dommage qu'il faille se contenter de cette version dont la qualité sonore laisse quand même à désirer même si ce genre de considération me laisse un peu indifférent.

4 poin et demi / 5

Voilà, les frères Evans-Jones ne firent hélas plus parler d'eux comme tant de leurs frères d'infortune et ne bénéficièrent même pas d'un culte embryonnaire. Si le coeur vous en dit.

 De Keeping Up, "Critique" en extrait ici

De Growing, "Can You Get That Together" enchaîné à "Waltz For Yesterday" en extrait ici

Mis à jour ( Dimanche, 03 Août 2008 16:50 )  

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