
Hüsker Dü est une formation punk hardcore née à Minneapolis au début des années 80 et dont le bassiste est moustachu. Dès 1981, sort Land Speed Record, premier opus live totalement foudroyant de bordel punk. Un disque extrême, brut et pour lequel le mot speed est un peu pâlichon. Le trio ne laisse aucun temps mort entre les morceaux, prend des tempos impossibles et cette tempête devient parfois si abstraite qu'elle finit presque par ressembler à une sorte de free-jazz (en vérité pas du tout mais je trouve rien d'approchant). Seule compte ici l'urgence et le bébé part carrément avec l'eau du bain (yaaaaah), anéantissant toute éventualité mélodique mais surtout prenant le risque de boucher le syphon. Mais ce disque si impressionnant soit-il dans sa radicalité, reste anecdotique au regard de Zen Arcade qui est un grand disque malgré l'apparente brutalité primaire de son contenu. Le son n' y est pourtant pas énorme, il est même quasi riquiqui en comparaison des productions punk-noise d'aujourd'hui mais toute la puissance de cette musique réside en fait dans sa juste exécution, dans l'entièreté de l'immersion des musiciens, tension on ne peut plus palpable dès le premier morceau et qui ne lâchera pas l'auditeur d'une semelle de crêpe au Nutella tout du long du biniou. Une fougue qui visuellement, pourrait s'apparenter à une pelote de nerfs, à partir de laquelle ils parviendraient à tricoter une sorte d'écharpe en laine supersonique. Zen Arcade ne comportant aucun overdub ni trafic quelconque, on s'aperçoit dès lors que la maîtrise des musiciens est totale, même si cela doit se résumer à n'être "que du Hüsker Dü", à savoir un hardcore infra-giboulesque. Mais le groupe va tout de même profiter de l'opportunité du format double album pour explorer d'autres voies, celles de morceaux moins speed, plus étirés, et desquels s'échappera d'ailleurs un psychédélisme hallucinatoire, à l'image de "Reoccuring Dreams", le long morceau clôturant l'album (dont on trouve en face A une version mixée à l'envers sous le nom de "Dreams Reoccuring", plage totalement irréelle par ailleurs).

Le trio est composé de
Bob Mould, qui écrit les deux tiers des titres, chante et joue du piano,
Grant Hart, batteur incroyable, teigneux comme un roquet, faisant des roulements à chaque fin de mesure à la façon d'un John Maher (Buzzcocks) surexcité. Il est ici sur tous les fronts puisque non content de bûcheronner gracilement, il écrit, chante et joue du piano également (cependant, il n'y en a pas des masses sur le disque).
Greg Norton quant à lui, est moustachu et joue de la basse.
La première face commence sur une espèce de petit morceaux hargneux mais que je trouve très beau. C'est d'ailleurs à ce genre de moment qu'on se dit que les gens s'en foutent qu'on trouve ça très beau. Si les gens me bassinaient avec tout ce qu'ils trouvent beau, ce serait la fin des haricots verts. Ca irait sans doute d'un Bernard Buffet représentant un clown, à une église romane de Lozère en passant par un chevreuil en verre soufflé, on serait pas dans la merde et personne n'en sortirait grandi au final. Bref, la chanson "Something I learned today" est donc un petit morceau hargneux mais très beau (enfin il faut lutter un peu avant de trouver la beauté), il en va de même pour "Broken home, broken heart" qui se trouve être dans une même foulée, même tempo ultra-speed, écriture concise et compactée comme une compression de l'artiste Jules César. Un chant serré, crié, abrasif mais foncièrement mélodique, comme s'il fallait soulever une chape de bordel sonore pour y dénicher les mélodies. Comme quand on soulève un caillou et qu'on y trouve des cloportes. Enfin un truc dans le genre, sauf qu'il faudrait remplacer les cloportes par des fées clochettes. S'ensuit alors une ballade acoustique, comme s'ils avaient voulu prouver que leurs morceaux sont bel et bien des chansons et pas seulement un taudis truffé de chaussettes sales. A partir de là, je renonce à passer en revue chaque morceau car Zen Arcade est une sorte de monolithe à considérer dans son entièreté, qu'on aura pourtant du mal à se fader en entier justement, tant l'urgence qui s'en dégage est étouffante. Une sorte de comète sonore qui nous passerait au ras des oneilles puis qui enfoncerait le petit bout de bois jusqu'au cervelas.

Tout bien considéré et tandis que j'écoute et réécoute et sur-écoute la chose (que je connais pourtant par coeur), je ne vois pas bien quel extrait choisir car j'ai presque envie de les mettre tous, aussi bons les uns que les autres (cependant dans sa version vinylistique, je préfère largement le premier disque).
Si l'on en croit les notes de pochettes, tout aurait été bouclé en 85 heures (je vous laisse faire le calcul en jours, bande de tréfignouls) + 40 heures de mixage. Aucun overdub donc, mais le plus stupéfiant est qu'à deux exceptions près, tous les morceaux sont des premières prises. Toujours dans les notes de pochon, on apprend que les deux morceaux en question ont été rejoués en raison de tempos pris trop rapidement, ce qui est à la limite de l'hilarant quand on voit à quel train d'enfer la majorité des morceaux fusent. Ce qui est également à noter, c'est que cet album ne souffre pas encore de la dualité, voire de la schizophrénie future d'Hüsker Dü : deux compositeurs, deux identités, deux façons d'écrire. D'un côté Bob Mould qui indéniablement gagne la partie, de bien meilleures chansons, plus pop dans une certaine mesure, plus efficaces aussi, et de l'autre, Grant Hart, plus conventionnel, mais dont certains coups de génie ne dépareillent pas (le syndrome Shelley/Diggle des Buzzcocks, enfin à mon avis). Le groupe finira par se séparer après quelques albums (tous réussis, on peut le dire), grignoté par les problèmes de drogue du batteur (c'est original) et par cette dualité qui ne fera que s'amplifier, jusqu'à extinction des feux et descente du rideau. Bob Mould montera Sugar (une sorte d'Hüsker Dû sans les deux autres, de bons albums aussi) puis se mettra à l'électro, nouvelle orientation que je n'ai malheureusement pas suivie de très près. Peut-être parce que je sais pertinemment que la furibonderie s'est envolée et qu'il ne reste que les chansons (ce à quoi aspire en général le rocker vieillissant), or je n'éprouve pas le besoin d'écouter de Hüsker Dü mature (smiley tête de fion). Encore un truc à digérer.
5 poin / 5
Deux extraits (parce que c'est Pâques) :
Pas évident de reconnaître le morceau à brûle-pourpoint, et pourtant... Ceci dit, cette reprise (hum, des Byrds) ne figure pas dans Zen Arcade, c'est juste histoire d'écouter du Dü. Toute ressemblance du batteur avec Dave Grohl est totalement fortuite.