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Home Bac à sable catfish L'Imaginarium du Docteur Parnassus, de Terry Gilliam

L'Imaginarium du Docteur Parnassus, de Terry Gilliam

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L'imaginarium du docteur Parnassus, de Terry Gilliam

Il paraît que L'Imaginarium du Docteur Parnassus, le nouveau film de Terry Gilliam, n'emballe pas la critique. Au Masque & la plume, sur France Inter, un chroniqueur a trouvé les couleurs "moches, dégueulasses". Et puis, toute cette histoire, c'estt un peu creux. Et bien gentil, n'est-ce pas. Et Terry Gilliam est assurément un type sympathique, mais est-il bien raisonnable ? Surtout que, de notoriété publique, il porte la poisse, entre ses bides financiers, ses tournages qui explosent en vol et ses acteurs qui meurent. Et cette grossière référence à Alice au Pays des merveilles, laissez-moi pouffer. Bla bla bla.

 

Parfois, on se demande s'il vaut mieux être sourd, aveugle ou déjà mort... L'Imaginarium du Docteur Parnassus est un film superbe, profond, drôle et virevoltant. Que les fans se Gilliam se rassurent, le cinéaste est toujours lui-même (et les critiques aussi, d'ailleurs). Mais tout le monde peut se jeter les yeux grands ouverts sur ce film, et voici pourquoi...

Je suis allé sur Allociné pour, justement, lire quelques critiques. Pas mal s'avèrent positives (mais aucune dythirambique). Et puis Les Inrocks : "Après Tideland, une de ses oeuvres les plus personnelles et risquées, Terry Gilliam retombe dans sa fantasmagorie ordinaire. (...) Gilliam, qui oublie presque le cinéma au profit de l'illustration pop et surréaliste." L'illustration pop et surréaliste... Mieux vaut lire ça que d'avoir le cerveau qui l'écrit. Libération : "L'Imaginarium... pointe cruellement l'écart qui sépare de plus en plus le réalisateur de Brazil d'un Tim Burton. Onirique et fantastique, son récit est surtout très ennuyeux." Ha oui, c'est cela, un scénario avec un début, un milieu et une fin, et une poursuite en bagnole quelque part si possible, voilà le véritable cinéma... Télérama : "Son docteur Parnassus est un cousin fatigué du Baron de Münchausen." J'aimerais voir dans quel état d'épuisement se trouverait l'andouille qui a écrit ça après avoir eu le dixième des idées qu'on trouve dans ce film. Et Le Fiagroscope : "Bouillie indigeste."

Ils ont quoi dans la tête, ces critiques ? Que de la boue et du béton ? Ils sont si vieux dans les synapses qu'ils n'ont déjà plus envie de rien ? Ils ont peur de quoi, au juste ? On a bien sûr le droit de ne pas aimer ce film (voir la critique bien balancée, et moins enthousiaste que la mienne, sur Excessif). Mais j'ai du mal à comprendre les gens qui ne veulent surtout pas se faire plaisir, comme si c'était se masturber en public ou avouer une faiblesse.

DEUX HEURES (OU PRESQUE) DE BONHEUR

Et je ne sais pas si L'Imaginarium du Docteur Parnassus est le meilleur film de Terry Gilliam. En vérité, on s'en fout (il y a combien de réalisateurs vivants dans le monde qui ont une filmographie de la qualité de celle de Gilliam ?). Il est même fort possible que certaines scènes rappellent de ci de là des choses déjà entrevues (il y en a même une tout droit sortie du Flying Circus des Monty Pythons, et ce serait fait exprès que ça ne m'étonnerait pas). Le déroulement de l'histoire, on l'accordera, n'est pas toujours d'une netteté absolue. Et même la chute ressemble un peu à une concession aux financeurs. Certes, certes, certes. Alors il reste quoi ?

Imaginarium ParnassusIl reste "seulement" près de deux heures de bonheur quasi ininterrompu, d'imagination qui vole au vent, de jeu (Gilliam s'amuse comme un fou, ça saute au yeux, même s'il doit en chier pour réaliser ses films), de mirettes qui papillonent, de cerveau qui décolle à la verticale et traverse le plancher à la descente, d'image d'une beauté et d'une profondeur qui vous enfoncent dans le siège.

Pour les critiques cités plus haut, L'Imaginarium du Docteur Parnassus semble relever d'une interprétation simple : des gentils (Parnassus, sa fille, l'adopté Anton et le nain) se battraient contre un méchant (le diable, gentleman à l'humour glacé avec chapeau melon et porte-cigarette, incarné par Tom Waits), avec au milieu un type dont on ne sait pas de quel côté il se trouve (et qui ne le sait pas lui-même jusqu'à un certain point). Bref, ce serait un film formellement en couleur mais en noir et blanc sur le fond, avec du gris pour faire le pont avant de donner la solution de l'énigme, sous forme de happy end. Et, comme d'hab, Gilliam nous dirait qu'il faut rêver et savoir rester un grand enfant.

S'cusez-moi part'naires, mais c'est un peu plus compliqué. Primo, sur le rapport à l'imaginaire, Terry Gilliam en souligne avant tout l'ambivalence. Le rêve, nous dit-il, n'est pas intrinsèquement bon (son pendant est le cauchemar). On ne choisit pas ses rêves. Et même, on rêve souvent de ce qui nous est imposé (voir la représentation dans la gallerie marchande). Le rêve, ou le rapport à l'imaginaire des foules, peut ainsi devenir un instrument de domination. On peut donc amener quelqu'un à entrer dans sa propre prison. Voilà déjà un propos un peu moins bisounoursesque que n'affirme le maudit Oui-oui des Inrocks.

LE RETOUR DES ALIENES

Deuxio, Gilliam insiste aussi, dans le prolongement de cette idée, sur le rapport de force qu'engendre la création : si on peut rêver tout seul dans son coin, on adopte aussi parfois les rêves des autres. Dans le film, un seul personnage à la fois peut entrer dans l'imaginaire médiateur de Parnassus (Christopher Plummer), lequel est un amplificateur, plus qu'un créateur. Si on y entre à deux, le plus faible subit le rêve de l'imaginaire le plus fort des deux. Je me demande si on ne peut pas voir là quelque chose sur les rapports de couple. C'est ce que semble d'ailleurs pointer la promenade en barque de Valentina avec Tony, avant que l'univers fantasmé de la jeune fille ne s'échoue sur une berge comme carbonisée. Le film fonctionne en effet beaucoup sur des séquences où prédominent des rapports de duos symboliques qui se font, se défont et s'enchaînent en permanence.

Mais rêver n'est pas le tout. Le rêve constitue un refuge parfois révélateur d'une faiblesse. Il tente de cacher qu'on aimerait devenir comme le commun et s'intégrer à une vie tout à fait normale. La vie de Parnassus repose ainsi sur un mensonge fondateur et aliénant. L'aliénation, et les tentatives deséspérées de s'en libérer : n'est-ce pas le thème central de l'oeuvre de Gilliam ?

Parnassus

Le rêve devient alors un révélateur de nos contradictions. Ce qu'exploite le diable quand il met à bas la croyance de Parnassus selon laquelle le monde ne tient que parce que, quelque part, quelqu'un raconte une histoire... On pourrait longtemps gloser sur cette séquence et sur la symbolique du silence imposé qui va avec ! En outre, quel est le grand amour de Parnassus? Une femme bc-bg en petit tailleur bleu, caricature de la bourgeoise belle, certes, mais répondant aux canons esthétiques. De même, dans le séquence finale, ne voit-on pas un couple très rangé et comme il faut fréquentant un lieu huppé, qui laisse le personnage symbolique de l'autre côté de la vitre (et non du miroir, cette fois) ?

D'ailleurs, à propos de ce final trop happy-endesque pour être Gilliamo-compatible au premier degré, une petite phrase du nain, dans la séquence suivante, en dit long. A un enfant qui, au sepctacle de rue mettant en abîme les personnages du film, demande si cela finit bien, le nain (pardon, la "personne verticalement différenciée" !) répond : "Cela on ne peut pas le garantir."

Au passage, Gilliam balance quelques coups de pieds au cul qui, sans rien révéler de la philosophie du monde, font toujours du bien. Cela commence avec l'alcoolo-macho de service qui s'en prend plein la gueule dès l'ouverture du film, passe par une chorale olé-olé de flics qui chante son hymne aux bavures, et se termine avec le point d'orgue narratif que constitue le congrès charity-business dédiés aux enfants pauvres. A ce moment, l'univers, au sens propre, craque en même temps que le rêve, tandis que la zone grise du personnage symbolisant l'entre-deux affiche sa véritable couleur. "Le scénario, inutilement compliqué, ne parvient guère à dépasser son postulat de base: le Bien et le Mal ont besoin l'un de l'autre pour exister, comme le yin et le yang", ose pourtant écrire le chroniqueur de L'Ecran fantastique, qui a dû laisser à l'entrée de la salle toute la partie de son corps située au-dessus des pieds. Il n'a surtout pas compris qu'on peut évoquer un sujet avec profondeur sans le souligner au marqueur fluo et, même, sans que les personnages du film l'évoquent directement eux-mêmes.

LA MORALE : MÉFIEZ-VOUS DES CONTES POUR ENFANTS

On a tout loisirs, bien entendu, de chercher dans chaque séquence des symboliques particulières, au risque d'y déceler ce qui ne s'y trouve pas. Deux exemples : la carte du pendu dans le tarot et le destin de Tony se chargent d'une drôle d'ironie vue la façon dont est mort Heath Ledger. Et le contrat diabolique, renouvelé, aux règles changeantes : il serait tentant d'y voir une autofiction de Gilliam dans son rapport au cinéma, lui-même se dépeignant sous les traits de Parnassus. Et que nous dirait-il ? Qu'il sait que le monde ne tourne pas seulement parce que des gens comme lui y raconte des histoires, mais qu'il faut bien y croire, en un sens, pour rendre ce monde supportable, pour exister en dehors des contingences utilitaristes. Oui, on peut imaginer et interpréter beaucoup de choses. Et aussi se tromper totalement. Mais c'est également cela, la liberté d'imaginer. Et il n'est pas impossible que certains plans se justifient seulement par une volonté esthétique et de s'amuser (de ce côté là, c'est une immense réussite).

Toutefois, je me demande si l'incompréhension que suscite en partie L'Imaginarium du Docteur Parnassus ne tient pas à un discours bien plus complexe que ce à quoi certains s'attendaient : une jolie histoire enfantine facile dans des décors merveilleux. Ce qui revient à sous-estimer Terry Gilliam et ses fixettes (de Brazil à Tideland, aucun de ses films n'est une simple histoire), et donc à passer à côté du sujet.

Le critique de Libération qui voit en Terry Gilliam, somme toute, un Tim Burton au rabais, préfère sans doute la narration relativement conventionnelle d'un Charlie et la chocolaterie, au discours plus aisément décryptable. Mais pourquoi, grand diable !, vouloir à tout prix opposer l'un à l'autre ou créer une échelle de valeur artificielle sur laquelle l'un est forcément supérieur/inférieur à l'autre ?

Il faut concéder que Gilliam, avec un démarrage qui ne laisse pas le temps au spectateur de se poser le cerveau sur le siège, ne facilité pas la tâche. J'ai eu également peur, dans la première demi-heure, qu'il n'abandonne le fond du propos à l'envie d'en faire trop, tout le temps, en accumulant les scènes spectaculaires à coups d'effets spéciaux. Ce n'est heureusement pas le cas, de loin. Mais cet Imaginarium, au contraire de ce qu'on peut être tenté de rechercher dans un film fantastique et merveilleux, requiert plus que de simplement se laisser porter. Voilà peut-être la grande leçon et le propos fondamental du film. Après tout, on sait depuis longtemps que les contes pour enfant sont tout sauf innocents. Imaginarium

Un petit mot aussi sur le casting assez impressionnant (surtout après le décès de Ledger, remplacé pour les scènes qui restaient à tourner par Johnny Depp, Jude Law et Colin Farrell). Pas un instant je n'ai eu l'impression de voir des acteurs, justement. D'entrée de jeu, les personnages s'imposent. Bien que leur rôle respectif ne se cerne pas immédiatement. Il y a sans aucun doute une superbe analyse à faire sur des acteurs qui jouent des saltimbanques qui pénètrent dans l'imaginaire des autres quand ils ne jouent pas le rôle d'un autre (becoz Ledger couic) tout cela à travers un miroir à double sens... Et peut-être pas !

PS : Un lecteur de cette chronique m'a fait parvenir cette citation de Rainer Maria Rilke qui tombe ici comme du beurre frais sur une tartine : "Les oeuvres d'art sont d'une infinie solitude ; rien n'est pire que la critique pour les aborder. Seul l'amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles."

Bande annonce VF
Site officiel de L'Imaginarium
Fiche sur imdb
autre chro sur Filmactu

Mis à jour ( Lundi, 07 Décembre 2009 19:55 )  

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