Acte II, la scène – Soirée noire
Toulouse, le Bikini, le 18 Octobre 2007.
La Rumeur, Casey, MC Arabica, Sarrazin & Dj Snatch
Fin du concert. Sensation d’avoir assisté, stupéfait, à un évènement rare- de plus en plus rare : un artistique et violent coup de poing balancé dans la vitrine de la désormais Boucherie France Des Valeurs Humaines- valeurs que nous sommes encore quelques–uns à souhaiter pour ce pays (en quelques années, nous sommes passés de la braderie au dépeçage). Voici des artistes qui redonnent du sens (leur sens à eux) au mot lutte, concept devenu carrément exotique en notre belle Gaulle. Un lutte frontale, qui n’a pas peur des mots à utiliser ; pour les affronts ; pour l’histoire qu’on veut occulter. Quels mots sont assez violents pour parler de certaines vies et situations ? La vulgarité peut se loger dans les discours les plus lisses, mais la dignité de l’outragé qui se bat avec des paroles dures peut être belle.
« Ce soir on va dire quelques insanités sur des hommes politiques,
et rappeurs qui font les putes. »

Assister à un concert de Casey, c’est comprendre aussi physiquement
qu’intellectuellement le pourquoi du mot « pute » qu’elle ou la Rumeur accolent
à un certain rap.
Casey s’amuse à annoncer des titres festifs, en évoquant ses origines Antillaises, pour n’enchaîner en vérité que des titres tous plus sombres les uns que les autres. Son débit est technique, rythmé, parfait, intense. Elle et lui, tendus de colère et de sarcasmes. Les années de tournées
(sans enregistrer) ont façonné un duo d’exception. Casey est un charbon ardent. Une prestation d’Anfalsh- le nom du collectif- vous explose à la gueule. Assister à un concert de Casey, c’est comprendre aussi physiquement qu’intellectuellement le pourquoi du mot « pute » qu’elle ou la Rumeur accolent à un certain rap; et permet d’entrevoir ce que pourrait être le hip-hop français s’il n’avait pas été étouffé dans l’œuf par le marchand et le bradeur de révolte. Une musique de colère doublée d’une conscience politique qui s’est faite bouffer par des groupes à attitudes simulées, caricaturales- fruit d' un travail indigent, ne puisant que dans un réservoir de tics communs, de phrases toutes faites et validées par les enquêtes marketing. C’est malheureusement ce rap là qui a pignon sur rue et qui a décroché sa rubrique pour les Victoires De La Musiques. Je repense à Alain Finkielkraut citant du Diam’s à la télé pour prouver la bêtise d’une culture qu’il méprise et qui l’effraie. A l'image de Diam's, comme certain(e)s (ceux qui ont « mis le hip-hop sur le trottoir » selon La Rumeur) ont rendu cette démonstration facile !! Au même Alain, celui qui a déclaré avoir soutenu Sarkozy parce que, je cite « [celui-ci] avait demandé à la France de se tenir droite », j’oppose cette phrase de la Rumeur « On frappe fort plusieurs fois/ jusqu’à se tenir complètement droit » (In Regain De Tension). Et oui ! On peut se tenir droit sans se soumettre et garder ainsi sa fierté.


Casey a déroulé ce soir-là ses histoires noires. Malgré quelques gouttes d’ironie grinçante, le hip-hop de Casey ne prête pas à rire. La rappeuse s’efforce de ne pas laisser poindre la moindre éclaircie qui pourrait nuancer son propos (elle blague tout de même entre les titres). C’est à prendre ou à laisser. Mais la puissance d’interprétation emporte le morceau. Je n’ai jamais ressenti aussi fort authenticité et engagement total chez artiste de Hip-Hop français. Un truc à vivre, pas forcément soupçonnable à l’écoute des quelques titres qu’elle a enregistrés (son premier LP est sorti en 2006 – on murmure qu’elle aurait toujours refusé toutes les propositions pour ne jamais édulcorer son propos).
Plus tard dans la soirée, La Rumeur reprend le flambeau du Hip-Hop militant, fort de ses textes riches et percutants. Finesses et culture historique se mêlant aux bras d’honneur, à l’ironie noire, à la provocation, et à l’insulte en légitime défense. Entre deux titres, La Rumeur affirme dans un petit speech son caractère « non communautaire ». Le titre-étron sur Skyrock – qui ne mérite que ça - fait comme à son habitude son petit effet. Le groupe fait tourner les titres de 10 années de carrière, en privilégiant bien sûr les chansons phares de leur dernier album Du Cœur à l’Outrage - nous y venons…
Acte I, Du Coeur à L’outrage (2007)

En Avril 2007 sortait le troisième album de La Rumeur, Du Cœur A L’Outrage. Au lendemain de l’élection présidentielle, tel un sinistre symbole, les poursuites du ministère de l’Intérieur contre le groupe reprenaient de plus belle. Rappelons qu’elles furent entamées en 2002 pour un désormais classique « diffamations envers la Police Nationale ». Hamé, membre du groupe précisément en accusation, est par deux fois relaxé. Loin de seulement se retrancher derrière la liberté d’expression, La Rumeur a transformé le procés en tribune historique et politique, faisant défiler historiens, témoins, devant l’injonction du ministère de prouver par des faits et des noms.
Rappelons une des phrases incriminées : « Les rapports du Ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de Police sans qu’aucun assassin n’ait été inquiété ». Conclusion des tribunaux : « replacés dans leur contexte, ces propos ne constituent qu'une critique des comportements abusifs, susceptibles d'être reprochés sur les 50 dernières années aux forces de police à l'occasion d'événements pris dans leur globalité ».
Du Cœur à l’Outrage, tout en ouvrant de nouvelles fenêtres plus intimes renoue avec les thèmes fétiches du groupe : La "françafrique", la colonisation, mais aussi les peintures urbaines, façon polar dégueulasse. Et bien sûr, le groupe ne pouvait pas ne pas revenir à sa façon sur les émeutes banlieues de 2005.
(Au passage, ils ne sont pas tendres non plus avec les Socialistes et SOS Racisme – voir documents sur le site). C’est la vision globale d’un panorama historique et social qui inspire le groupe. Cependant La Rumeur prend bien le contre-pied de la France sarkozyste. Non seulement le groupe est en procès avec l’homme depuis 2002, mais au « refus de repentance » prôné par le triste personnage, les écrits du groupe opposent une pugnace et révoltée lutte pour un devoir de mémoire. C’est peu dire que les dernières années leur ont donné du pain sur la planche : n’oublions pas qu’il y a peu, on a tenté de faire enseigner officiellement les "aspects positifs de la colonisation"; à cet affront, un titre, Nature Morte, répond ouvertement.

« J’n’ai pas un brin d’humanité / Pour ces rats déshydratés /
Qui au pro rata des quota, sucent pour s’faire accepter »
Du Cœur à L’outrage flirte régulièrement avec le nihilisme, comme si face au désespoir social, seul ce dérapage contrôlé pouvait faire l’affaire. Et ça parle mal, et oui, souvent cyniquement. Ca cause très cru. Forcément détonnant est le croisement de codes hip-hop avec un réalisme social non stéréotypé. Les références à Frantz Fanon sont encadrées par un langage peu châtié… « Nos paroles… /Ces armes en vente libre » résument-ils.
Jeu souvent prisé par nos MC est de mimer les traits qu’on prête à « leur race ». Ainsi débute Je suis une Bande Ethnique (sur ce titre, Serge Teyssot-Gay de Noir Désir a amené sa guitare) : « Les journaux disent vrai, les philosophes aussi / Je suis l’ennemi juré du rayonnement de la francophilie / J’héberge trois tribus Massaï sous mon lit / Dont les mioches ont appris à fondre sur Paris ». Autre activité de nos forts en gueules, celle de couvrir d’insultes ceux qu’ils considèrent comme grands traîtres à leur causes (ceux qui suivent le programme gloire et thunes contre auto-caricature, ceux qui retournent en Afrique pour mieux servir un système corrompu néo-colonial…) : « J’n’ai pas un brin d’humanité / Pour ces rats déshydratés / Qui au pro rata des quota, sucent pour s’faire accepter /[…] Sans atout ni Joker / Et sans l’œil du cocker / Moi qui préfère avoir la marque du coquard /Faut-il que j’vole ma place ou que j’la gagne comme un bon électeur / Joue l’sauvageon sous les projecteurs ? »

« Et on a noyé dans des litres d’essence / Le souvenir borgne de l’Innocence /
En équilibre sur un fil de feu / Comme une corde à pendre
aux cous des fourgons en bleu »
Je ne résiste pas cependant à vous offrir un chapelet de formules entendues sur Du Cœur A L’outrage:
La critique acerbe de la société de consommation et de l’échec d’un certain libéralisme n’est pas en reste : « La meilleur des polices, c’est ton taf, ta télé, tes anxiolytiques, neuroleptiques / […], C’est tout ce tu becquet’ pour garder l’goût / De moisir à crédit dans un putain de trou » , « Qu’attendons-nous du système à part ces euros / De loin la pire des gueu-dro », ou encore « Qui sont les rats de laboratoires qui vont bouffer du rab’ ? / Prisonniers du sous-développement durable »

En vrac, dans le registre le plus sombre, sarcastique: « Ma race pousse comme des dents d’sagesse / Comment franciser l’espèce ? / P’tite bourge surveille ton cul comme une forteresse », « Je n’dis pas que c’est mieux ailleurs : j’dis rien / J’te laisse ces discours du genre on est tous terriens », « nos paroles ne donnent pas goût à la fête / Elles t’donnent plutôt l’envie de te tirer une balle dans la tête / J’ai pas cette bonne humeur légendaire que l’on a longtemps cru / Est un trait d’caractère propre à tous les négros que l’on croise dans la rue »
Même si ils n’apprécient pas toujours de le mettre en avant, la plupart des membres du groupe sont des diplômés (et continuent leurs études !) ; pourtant, ces trajectoires ne les ont pas mené à faire une croix sur le Hip-Hop, bien au contraire. D’un Hip-Hop comme langage percutant et offensif, comme pratique de scène et non jackpot marketing, ils continuent à vanter les mérites en le menant à un haut niveau.
Photos PROLHAC Sandy .
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DISCOGRAPHIES
CASEY :
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| Tragédie d'une Trajectoire, 2006 | Ennemi de l'Ordre (Maxi), 2006 | Hostile au Stylo (Street CD), 2006 |
LA RUMEUR :
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| Du Coeur à l'Outrage, 2007 | Regain de Tension, 2004 | L'ombre sur la Mesure, 2002 |
LIENS
+ Vous trouverez le clip De Chez Moi, un des plus beaux titres de Casey, ICI.
+ Un version Live du même titre est à écouter LA ( à regarder au moins pour le speech très drôle de la rappeuse avant le morceau!)
+ Un autre titre en Live, Le Fusil Dans l'Etuil est dispo par ICI
+ Autre titre: Ma Haine
++ Un petit doc TV ICI
LA RUMEUR
+ Plusieurs titres de La Rumeur:
Le Cuir Usé D'Une Valise (in L'ombre Sur La Mesure)
Qui Ca Etonne Encore (in Du Coeur A L'Outrage)
Je Suis Une bande Ethnique A Moi Tout Seul ,Live, avec Serge-Teyssot Gay ( in Du Coeur A L'Outrage)
P.O.R.C + Nous Sommes les Premiers Sur...+ Du Sommeil, Du Soleil , De L'Oseille (LIVE)
++ Vous trouverez sur le Site Officiel de La Rumeur, diverses infos et médias, mais surtout: la pétition de soutien au groupe, ainsi qu'un dossier sur le procés.
+++ Une Interview récente ("post"- émeutes de Villiers-Le Bel) de Hamé
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Ce texte est dédié à mon pote Vlad: d'abord parce que tu es un ami cher, ensuite parce que c'est toi qui m'as fait découvrir le Hip-Hop.
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